POLYMNESIA et l’exploration de la mémoire commune, de Philippe CASTEL

Le projet Polymnésia de Philippe Castel convoque et incarne une mémoire intime et collective. Par le recours au langage plastique, l’artiste s’efforce de la rendre palpable. Trouver une voie, poser des repères pour nous guider dans l’exploration de cet écosystème complexe où le corps et l’esprit tentent d’en invoquer la manifestation dans le processus créatif déployé. Polymnésia, archipel de notre esprit, indifféremment bercé ou battu par le flot de nos pensées, nous invite à interroger les œuvres, ainsi mises en notre présence, dans cette tentative de matérialiser ce phénomène, notamment comme objet de questionnement de notre rapport au temps.

Nous disposons ainsi collectivement et individuellement d’un volume conséquent de données qui assemblées, croisées, comparées, interprétées, restituées sont établies comme agissantes dans chaque sphère d’influence de notre existence. C’est à la lumière de ce corpus mémoriel que l’artiste expose la sensibilité de son répertoire intime, élabore un dispositif, applique un procédé technique pour révéler une interprétation formelle originale, subjective. Le geste, la trace, l’empreinte, l’objet artistique se confrontent alors aux représentations validées par des références communes reconnues à l’échelle d’un groupe social ou de la culture partagée d’une population, d’une civilisation, et admises comme fidèles dans leur restitution d’une réalité tangible. Cela dans la limite de nos capacités sensorielles et de notre faculté à interagir avec notre environnement.

POLYMNESIA

Le mot dit à lui seul le projet : notre territoire aux îles multiples est aussi celui de la mémoire (mnésia), à la fois collective et singulière à chacun de ses habitants. «..notre polymnésie se construit et se manifeste d’abord dans notre esprit… », fait remarquer Castel, « … évolue dans un espace mental inaliénable à toute limite géographique ou administrative, c’est une mémoire mouvante et fluctuante qui se mesure autant à notre histoire commune qu’à nos récits intimes.

Derrière le titre affleurent aussi la Polynésie et la muse Polymnie, celle que les aèdes, poètes visionnaires de l’Antiquité, invoquaient pour réanimer le monde. C’est le nom que Philippe Castel pourrait donner à la fois à l’ensemble et à chacun de ses tableaux pour lesquels il n ‘accorde que peu d’importance à leur positionnement chronologie. Il estime que l’appréciation d’une peinture quant à son rapport au temps ne peut être réduite à la date éventuellement indiqué au-devant ou au dos de l’œuvre. Il ne les signe pas toujours lisiblement, car parfois repris des années plus tard, recouverte, creusée ou effacée mais renouvelée. Ce qui l’intéresse n’est pas de fixer l’instant. Tout aussi illusoire serait-il de vouloir le figer, il conviendrait de le considérer comme un point d’entrée pour explorer le vaste territoire de cette mémoire commune. Celle des signes des symboles, de la variétés des langages que nous partageons et qu’il convient de préserver, de transmettre. Il faut admettre cependant que tout cela peut évoluer, changer, se transformer, être bousculé, remis en cause. Alors l’artiste s’emploie à intervenir, non pas pour célébrer mais questionner « maintenant le passé pour résoudre les énigmes futures ».

L’homme du geste

On rencontre d’abord un homme du geste. Philippe Castel parle avec les mains, se lève, montre, mime la touche de couleur qu’il vient poser sur la toile. Rien d’étonnant : c’est aussi un sportif, et pas n’importe lequel : Médaillé d’or en 2025 au World Parkinson Table Tennis Championships. Le ping-pong, cet art de la vitesse, de l’anticipation de la fluidité, dit déjà quelque chose de sa peinture. Quand il travaille, il va vite. Il pose sa palette directement sur le coin de la toile pour ne pas perdre l’élan, attrape le tube, dépose la couleur presque là où la sensation l’a appelée. Ses toiles gardent la trace de ce mouvement : le geste, la main, l’empreinte de l’outil, il ne les masque jamais. C’est sa façon d’écrire, de raconter des symboles et des associations…

On y sent la fluidité, une certaine virtuosité, et quelque chose de très sensuel : ce plaisir physique et tactile de la matière qu’il assume pleinement et qu’il relie sans détour à l’enfance. Car Philippe Castel se sent toujours relié à son enfance à cette capacité à jouer avec ce qui l’entoure, à se laisser surprendre, à voir dans un nuage autre chose qu’un nuage, nous rappelle-t-il ! Il veut dans la permanence de cette spontanéité donner à l’imaginaire une place aussi déterminante que celle que l’on prête à notre expérience du réel. « Ce que vous voyez est seulement la projection d’une mémoire immédiate, instantanée » Un temps de latence imperceptible existe entre ce que l’on observe et l’image reconstituée dans notre cerveau. Notre perception, sa projection mentale, son traitement par un algorithme « polymnésique » et ensuite son interprétation, c’est là que réside le principal enjeu de cette aventure esthétique.

« Ce que vous voyez est conditionné par votre mémoire »

Nous ne percevons jamais le réel tel qu’il est, nous le percevons à travers ce que nous savons, ce que nous avons vécu, ce que nous avons oublié. Pendant ses années de collège, Castel se souvient d’avoir découvert le surréalisme, qui aujourd’hui a encore une influence et une résonance dans son travail. Ecriture automatique, principe du « cadavre exquis », peut se retrouver dans sa pratique artistique où il se plait à associer, des motifs, des images sans rapport direct les uns aux autres, impatient de voir surgir ce qu’il n’aurait pu imaginer autrement, et cela espère-il, sous des formes les plus inattendues…

Il évoque, pour illustrer la capacité de l’imaginaire à venir au secours de nos limites, l’appréhension du réel, la technique de Sébastien Martinez, champion de France de mémoire, formateur, écrivain et conférencier : pour retenir des dizaines d’images, on invente une histoire absurde, rocambolesque, convoquant simultanément à la mémorisation visuelle de chaque image la mémoire d’une autre sensation propre à la chose identifié (souvenir d’une odeur, d’une saveur, d’une texture, d’un bruit, d’un son : aussitôt la capacité de mémorisation double !)

« C’est un peu comme ça dans l’art » : inciter le spectateur à convoquer sa mémoire sensorielle pour s’approprier l’œuvre et créer son propre récit… Ce jeu a une vertu : il redonne à voir. À force d’habitude, nous ne regardons plus. Castel en fait l’expérience tous les jours. Une grue immense, à Raiatea, entièrement mangée par la végétation, en plein centre-ville, que plus personne ne remarque. Un arbre gigantesque au bord d’un rond-point qu’il croise chaque jour sans jamais lever les yeux. « On ne lèves plus les yeux, notre champ de vision est réduit et conditionné par l’impérieuse nécessité de survire à l’instant présent alimenté par l’anxiété de la veille instantanément projetée sur un lendemain des plus incertains », dit-il. Retrouver le regard de l’enfant allongé dans l’herbe qui voit des formes dans les nuages, c’est retrouver une sensibilité intuitive propre à rendre poétique les choses les plus insignifiantes du quotidien, ces petits repères de la nature polynésienne qu’on cesse de voir à force de les côtoyer. C’est aussi, quelque part, revisiter le mythe du paradis perdu, cette « Nouvelle Cythère» façonnée par les récits des navigateurs, la carte postale dont la Polynésie est à la fois prisonnière et amoureuse. Castel ne cherche pas à la reproduire. Il cherche à la faire regarder autrement…

L’histoire des objets oubliés

De là vient son goût pour les objets oubliés. Les carcasses de voitures envahies par les lianes, qu’il dessine comme on peignait autrefois les ruines, ces vanités qui disaient le passage du temps. Un moteur de bateau posé sur un chevalet dans une petite annonce, présenté « comme un personnage sur son piédestal », précieux parce qu’il fait vivre une famille de pêcheurs… Un moteur dans lequel des plantes ont poussé. Castel ne les invente pas, il les voit vraiment, puis les retravaille pour en faire une contemplation nouvelle, c’est redonner une histoire à ce qu’on ne voit plus !

« Nous sommes tous Polymnésiens », dit Castel, parce que nous portons tous une mémoire multiple. Castel se donne une tâche à la fois modeste et ambitieuse : proposer un langage, une œuvre dont l’esthétique, propre à restituer du monde visible des repères communs, des formes identifiables, permettent aussi à chacun de l’interpréter à la mesure de son héritage mémoriel. Nous partageons cette trame d’une histoire commune tout en assumant la part intime et singulière dans le récit personnel que nous pouvons scénariser et mettre en scène selon notre sensibilité.

« Nous sommes tous Polymnésiens »

Tout se tient, finalement. La vitesse du joueur de tennis de table et la lenteur de l’huile qui ne sèche pas. Le geste sensuel et la mémoire lointaine. L’enfant qui voit des formes dans les nuages et l’homme qui interroge sa place dans ce monde. POLYMNESIA n’est pas une collection de tableaux, c’est une manière de regarder : accepter que ce qu’on voit soit filtré par notre mémoire, et se servir de ce filtre pour retrouver un lien plus authentique, plus direct avec ce qui nous entoure, la présence cachée des choses, le sacré dans un moteur rouillé ou une grue oubliée… Philippe Castel ne nous demande pas de voir ce qu’il voit. Il nous tend des associations, des rébus, entrouvre des portes, et nous laisse, chacun avec notre mémoire multiple, s’abandonner à notre propre contemplation. Nous sommes tous Polymnésiens…

– Article rédigé par Moea Cabral et Philippe Castel le 08 juillet 2026

Recevez notre Lettre des Artistes du Fenua !

Une fois par mois, nous vous écrivons depuis la Polynésie. Un portrait d'artiste, une matière, un geste, un lieu. Les pièces qui rejoignent la plateforme, les nouvelles du fonds de mécénat, et parfois une exclusivité avant tout le monde.