TE PENU et la poétique de l’objet rituel

Dans son atelier, Thodé, de son nom Yohann Barlafante, travaille le PENU comme une présence, une icône. Portrait d’un peintre qui ne représente pas simplement l’objet rituel : il le laisse se transformer.


Dans l’atelier de Thodé, la première impression c’est le mouvement. Rien n’y est posé pour rester. Les toiles, toutes grandes, presque toutes de taille humaine, sont accrochées au mur au gré de la journée. Soulevées, déplacées, enroulées, reposées ailleurs, puis déroulées à nouveau ; l’espace est organisé comme un atelier vivant, pensé pour que la main n’attende jamais. Tout est rangé non pas pour l’ordre, mais pour la vitesse, pour que l’artiste puisse passer d’une pièce à l’autre sans rompre l’élan : interchanger, reprendre, abandonner, revenir. Mais surtout : faire vivre !

On comprend vite que cette chorégraphie n’est pas une coquetterie. Thodé ne travaille que sur de grands formats, et il a construit son atelier autour de cette exigence. De la place pour reculer, pour tourner autour, pour que le corps entier entre dans le geste. Ici, tout bouge : lui, ses pas, ses toiles, la nature même de ses gestes.

Tout, sauf une chose.

Le point fixe

Au cœur de ce mouvement permanent, il y a un objet immobile, et c’est autour de lui que se joue le vrai rituel. Un PENU. Le pilon de pierre des cuisines polynésiennes, celui qui écrase, qui broie, qui prépare. Thodé l’a rencontré par accident, dit-il, posé dans une cuisine, usé, tout simple. Pas une grande révélation mystique, plutôt un choc discret : l’idée que cet objet a été tenu par des centaines de mains, et qu’il porte des gestes aujourd’hui disparus…

Ce qui l’intéresse n’est pas de simplement représenter le PENU, mais de le laisser se transformer ! Sur la toile, à un moment, l’objet cesse d’être un pilon : « il devient geste, puis trace, puis presque icône », nous dit-il. C’est ce passage que Thodé cherche à chaque fois, de l’objet à l’empreinte.

Sa méthode tient autant de la peinture que de la sculpture. En effet, il frotte, il ponce, il use la matière ! Le PENU, il ne le pose pas sur la toile : il l’y inscrit par le frottement, comme on use une pierre. Et chez lui, le ponçage révèle en détruisant. Il enlève pour faire apparaître. Le risque, c’est de ne pas savoir s’arrêter, et Thodé l’admet sans détour : il ne sait pas toujours. Ce qui le prévient, dit-il, c’est un silence. Le moment où quelque chose surgit qu’il n’avait pas prévu, une couleur intérieure, une texture qu’il n’a pas mise là. À cet instant, il pose l’outil. Parce que c’est la toile qui parle, et que c’est à lui de se taire, raconte-t-il.

Il y a des PENU ratés, des toiles allées trop loin, mortes entre ses mains pour avoir voulu trop les diriger. Il les garde. Certaines dorment aujourd’hui sous d’autres peintures, recouvertes, continuant autrement. C’est peut-être ça aussi, la résistance.

Une présence, pas un outil

Thodé parle comme il peint : sans emphase, en ramenant tout au concret. Quand on lui prête une intention mystique, il corrige aussitôt et revient au geste, à la main. Son atelier sent la matière travaillée, les grands formats captent la lumière par plaques…

Ce qu’il voit dans le PENU, et que d’autres ne voient pas, c’est sa verticalité. Le PENU est debout : il a une colonne, des épaules presque, un bassin ; c’est un corps, dit-il. Le frotter contre la toile, ce n’est pas peindre un outil de cuisine, c’est peindre une présence ! Quelque chose qui est encore là, qui n’est pas parti…

Les couches


Pour comprendre comment un peintre en arrive à faire d’un pilon une icône, il faut suivre les couches. Comme la toile elle-même, Thodé est fait de strates. Le Costa Rica lui a appris que l’art naît d’une rencontre, pas forcément d’une école. Puis Paris, Barcelone. La Sagrada Família lui a montré que la forme peut être un acte de foi, que la sculpture peut être prière. Sa formation en architecture lui a donné la rigueur et l’exigence. Et la peinture lui a appris à lâcher tout ça. Le PENU, quelque part, est la somme de ces couches.

Ce qu’il y avait dessous

Reste un mot auquel Thodé tient : pré-chrétien. Il y tient par honnêteté. La mission, dit-il, a recouvert quelque chose. Elle n’a pas tout détruit, mais elle a recouvert. Avant elle, il y avait une pensée, une façon d’habiter le monde, un rapport au corps, au vivant, au sacré. Thodé ne milite pas, il veut juste qu’on n’oublie pas ce qu’il y avait dessous. C’est exactement ce que fait son ponçage : enlever la couche du dessus pour laisser remonter ce qui était là avant !

Au bout de cette démarche, il y a une intention plus large que lui. Quand on lui demande ce qu’un jeune artiste tahitien devrait trouver dans ses toiles dans trente ans, il répond un seul mot : la permission. « La permission de faire de l’art depuis ici, depuis Tahiti, depuis le Fenua, sans attendre que quelqu’un d’autre valide d’abord. Que ce soit légitime, d’ici. »

La toile parle 

On repense alors à l’atelier, à ses toiles qui montent et descendent du mur, à ce mouvement permanent organisé autour d’un seul point fixe. Le PENU, lui, ne bouge pas. C’est tout le reste qui tourne autour de lui.

Thodé le résume d’une phrase, pour qui regarde TE PENU sans rien savoir d’autre :

« Ce n’est pas un objet. C’est une mémoire qui résiste. »

Article rédigé le 28 mai 2026 par Moea Cabral

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